Kintsugi

Michaël Pilczer

Japon, printemps 2026

Michaël et Guillaume au Japon, printemps 2026

Le 26 mars, on décolle pour Tokyo. Trois semaines devant nous (la première fois !!), un itinéraire préparé au millimètre (on est comme ça), et les cerisiers qui nous attendent en pleine floraison.

Mika embarque avec un genou cassé : un accident de ski en janvier, le ménisque fissuré, un fragment d’os. Trois semaines de marche au programme.

Il y va quand même.

Évidemment qu’il y va.

Ce voyage, on en rêvait.

Tokyo, Kanazawa, Shirakawa-gō, Kyoto, Hiroshima, Himeji, Nara, Hakone. Trois semaines à deux, à traverser un pays qui nous a émerveillés du premier au dernier jour. Pas seulement par les paysages. Par la culture. Par la manière dont les choses y sont faites.

Ça commence par un détail.

Dans le train, un contrôleur nous tend une serviette chaude. Il la présente à deux mains, avec un léger salut, comme si ce geste minuscule méritait toute son attention.

On se regarde.

On vient de comprendre quelque chose sur ce pays : ici, rien n’est fait à peu près.

À Shirakawa-gō, on découvre ces maisons aux toits immenses, inclinés pour laisser glisser la neige, alignées face au vent, avec les vers à soie élevés sous les combles. Des siècles d’intelligence dans une charpente.

Michaël et Guillaume à Shirakawa-gō, printemps 2026

À Himeji, un château tient debout depuis quatre cents ans sans un clou.

Michaël et Guillaume devant le château de Himeji, printemps 2026

À Hiroshima, on apprend que les tramways ont recommencé à rouler trois jours après la bombe.

Trois jours.

Et puis Kyoto.

Le Kinkaku-ji, le pavillon d’or qui se reflète dans l’eau. Tout le monde vient pour cette image. Nous aussi.

Mais un peu plus loin dans les jardins, presque cachée, une petite cascade et une pierre : la légende de la carpe qui remonte le courant, encore et encore, jusqu’à devenir dragon. Pas de mise en scène, pas de panneau géant.

Juste une pierre et une histoire millénaire, posées là pour qui veut bien regarder.

Le soir, Kyoto s’illumine.

C’est le hanami. Les Japonais fêtent les cerisiers précisément parce qu’ils ne durent pas. Quelques jours de floraison, et tout tombe. Alors ils sortent la nuit, et ils célèbrent de toutes leurs forces ce qui va tomber.

Michaël sous les cerisiers illuminés, printemps 2026
Le Kiyomizu-dera et son faisceau de lumière, printemps 2026

Ce soir-là, au Kōdai-ji, sous un cerisier en pleine lumière, Mika lève les bras et joint ses mains en pointe au-dessus de sa tête. Il refait la forme des faisceaux qui montent dans le ciel, au-dessus du temple.

Au Kiyomizu-dera, un faisceau bleu droit dans le ciel. Il veut dire quelque chose : la compassion de Kannon.

Kannon, c’est la déesse qui recueille les âmes, apaise la douleur, et veille sur ceux qui partent comme sur ceux qui restent.

L’or, au Japon, on l’a croisé partout.

Sur le pavillon de Kyoto. À Kanazawa, la ville où le travail de la feuille d’or est partout. Dans les objets, les décors, le savoir-faire.

Il fait partie du paysage.

Précieux, évidemment.

Mais jamais là par hasard.

Le kintsugi, je l’ai trouvé après.

Après le voyage.

Après tout le reste.

C’est un art japonais. Lorsqu’une céramique se casse, le kintsugi ne cherche pas à faire disparaître la cassure. L’objet est réparé à la laque, puis les lignes de réparation sont soulignées avec de l’or.

On ne cache pas.

On montre.

La fissure reste là. Elle fait partie de l’objet. Mais à l’endroit exact où l’on pourrait chercher à la dissimuler, on met du précieux.

Et forcément, je pense à Mika.

Mika aime les belles choses.

Les vraies. Les matières, les objets, les détails.

Tout ce qui a été pensé, choisi, parfaitement réalisé.

Il aime ce qui est précieux.

Finalement, pendant ces trois semaines au Japon, tout était déjà là.

L’or de Kanazawa.

Le pavillon de Kyoto.

La précision d’un geste.

Une charpente construite pour traverser les siècles.

Une serviette chaude tendue à deux mains.

Cette façon de considérer que même un détail mérite qu’on s’en occupe vraiment.

Le 14 août, quatre mois après notre retour du Japon, Mika est parti.

Le hanami, je le comprends autrement maintenant.

Nous avons vécu de toutes nos forces. Avec nos valeurs.

Comme le hanami, ça n’a pas duré.

Comme le hanami, c’était entier.

Il y a des instants où la lumière du monde semble nous désigner. À Kyoto, le faisceau de Kannon s’est posé sur nous et sur Mika. Kannon est celle qui perçoit les souffrances et offre une paix absolue. Aujourd’hui, alors que Mika est parti, je me plais à croire que cette même lumière bienveillante l’a guidé, et qu’il repose désormais dans la douceur infinie de sa protection.

Michaël au Kiyomizu-dera avec le faisceau bleu, printemps 2026

On dit que le kintsugi répare.

Mais réparer suppose d’avoir tous les morceaux.

Le bol, c’était nous deux.

Il m’en manque la moitié.

Celle-là, personne ne me la rendra.

Il existe aussi des restaurations japonaises qui choisissent de ne pas dissimuler un morceau absent. Le manque reste visible. Il peut devenir lui-même la partie précieuse de l’objet.

Cette idée, je la comprends.

Alors voilà où j’en suis.

Il me reste un demi-bol.

Et l’autre moitié, je la refais en or.

Pas pour remplacer Mika.

Pas pour faire comme si le bol était à nouveau entier.

Parce que cette moitié, c’est lui.

Et que ce qui est précieux se montre.

L’or, c’est lui.

Il brille de mille feux.

Quelque part à Kyoto, un pavillon couvert d’or se reflète dans l’eau.

Nous l’avons regardé ensemble.

Michaël et Guillaume devant le pavillon d’or, printemps 2026

Guillaume TARDY

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